Wim Remysen

Université Laval

L’insécurité linguistique des Québécois

 

 

Introduction

 

L’insécurité linguistique des Québécois

Pour différentes raisons d’ordre historique, politique et social, le français en usage au Québec se distingue de celui en usage en Suisse, en Belgique, en France ou dans tout autre pays francophone. Depuis longtemps, cette spécificité a conduit les Québécois à entretenir une relation ambiguë avec leur langue. Tantôt stigmatisée pour ses spécificités qui la distinguent du français européen, tantôt célébrée pour ces mêmes particularités, la langue française au Québec donne lieu, à la fois, au mépris et à la glorification.

Dans toute cette histoire, il n’y a qu’une seule constante : le français de France. La langue de la mère patrie est toujours considérée comme point de référence, qu’on prenne ses distances par rapport au franco-français ou qu’on veuille au contraire le rejoindre. Les Québécois semblent souffrir d’un complexe d’Oedipe par rapport à la France :

« Nonobstant doncques son originalité spécifiquement québécoise & nord-américaine, je le [le français au Québec] tiens pour très purement français. Par Langue Québécoyse en somme, je n’entends pas autre chose que la Langue Françoyse elle-même, telle qu’elle s’est tout naturellement déterminée en Nouveau-Monde, à cent lieux [sic] de la Mère-Patrie mais sans horrible complexe d’Oedipe, empruntant au besoin tantôt un mot indien, tantôt un terme anglais mais non pas cent cinquante mille… » (Lalonde 1973 : 18-19)

Or, du complexe d’Oedipe à l’insécurité linguistique, il n’y a qu’un petit pas métaphorique à franchir. En effet, l’insécurité linguistique se présente comme la quête d’une légitimité linguistique. Les Québécois, longtemps convaincus de la pauvre qualité de leur français, ont éprouvé des difficultés à légitimer leur propre usage.

C’est notamment ce sentiment d’insécurité linguistique des Québécois qui est au cœur de ce mémoire. Il n’est guère étonnant que la recherche sur l’insécurité linguistique aborde surtout la francophonie de la périphérie : la Belgique, la Suisse, le Québec et les pays francophones d’Afrique. Ces régions périphériques souffrent effectivement souvent d’un sentiment de malaise car ses locuteurs considèrent que la légitimité linguistique est dévolue à la France.

 

Objectifs

Le dessein de ce mémoire est double. Dans la première partie, nous nous proposons de replacer notre objet d’étude dans son contexte théorique et méthodologique. L’étude de l’insécurité linguistique est relativement récente et remonte aux années 1960. Quoique les premiers travaux qui traitent la problématique se caractérisent encore par une absence de définition et de réelle théorisation, l’insécurité linguistique fait l’objet de plusieurs études. Parmi ces études, qui s’inscrivent notamment au sein de l’école variationniste, celles de Labov sont les plus remarquables (cf. Baggioni 1996). L’insécurité linguistique est alors considérée comme une conséquence de la variation linguistique. Cette perspective postule que la variation des structures linguistiques entretient une relation étroite avec les structures sociales d’une communauté linguistique.

Le véritable essor de la théorisation de l’insécurité linguistique débute avec Francard (1989). Désormais, plusieurs chercheurs dans le domaine de la sociolinguistique tentent de donner plus de rigueur théorique et méthodologique à cette notion. Le nombre de travaux qui portent sur une analyse de l’insécurité linguistique ne cesse d’ailleurs pas d’accroître. Cependant, certains sociolinguistes déplorent que la recherche sur l’insécurité linguistique semble s’enrichir avant tout au niveau méthodologique et au niveau d’études de cas particuliers et moins au niveau théorique (Moreau 1996 : 111).

L’objectif principal de notre première partie est d’introduire le cadre théorique et méthodologique de l’insécurité linguistique. Les tendances majeures que ce champ de recherche a connues sont donc présentées dans cette partie. Nous croyons qu’il est indispensable de disposer d’un tel cadre théorique afin de passer à la description empirique de notre cas de figure, le Québec.

La deuxième partie du présent travail consiste alors en l’application de ce cadre théorique à une étude de cas particulière qui porte sur le français québécois. La recherche sur l’insécurité linguistique des Québécois se justifie d’un double point de vue. D’une part, la situation géographique spécifique du Québec mérite qu’on s’y arrête : non seulement le français québécois est présent sur un continent majoritairement anglophone, mais il y a, en plus, une distance considérable qui sépare le français du Québec de son « ancêtre » européen. D’autre part, notre recherche est motivée par l’importance d’étudier davantage les différents français « régionaux » et la variation au sein de la francophonie (cf. Poirier 1987).

A part une description diachronique du développement de la conscience linguistique des Québécois, la deuxième partie de notre mémoire comporte les résultats d’une enquête que nous avons effectuée au Québec, notamment à l’Université Laval. Grâce à l’étude théorique et méthodologique de la première partie, il est possible de développer une enquête sociolinguistique qui passe l’insécurité linguistique au crible de l’analyse. Comme la population visée de notre enquête se compose de (futurs) enseignants, notre projet s’inscrit dans la tendance actuelle qui consiste à aborder l’insécurité linguistique en milieu scolaire (Ledegen 2000 : 52).

Aussi espérons-nous pouvoir apporter dans la deuxième partie une contribution, si modeste soit-elle, à la recherche sur l’insécurité linguistique actuelle des Québécois. L’enquête que nous avons conçue vise une analyse des représentations et des attitudes linguistiques des témoins interrogés. L’objectif final de cette analyse est de cerner dans quelle mesure les personnes enquêtées témoignent d’insécurité linguistique. En plus, il est probable que plus on développe la recherche dans ce domaine, plus il devient possible d’approfondir la théorie de l’insécurité linguistique dans sa totalité, ce qui est à encourager.

(...)

 

Conclusions

L’objet de ce travail de recherche était double. D’une part, nous nous sommes proposé de replacer le phénomène de l’insécurité linguistique dans son cadre théorique et méthodologique. De l’autre, nous avons appliqué la théorie et la méthodologie qui porte sur le SIL à une étude de cas particulier, le Québec. Nous avons pu effectuer cette étude empirique par le biais d’une série d’enquêtes menées à l’Université Laval dans la ville de Québec.

 

L’insécurité linguistique : une réalité polymorphe et complexe

L’analyse théorique et méthodologique du SIL montre que l’insécurité linguistique est une réalité complexe. L’absence d’une définition universellement acceptée en fait preuve (Bretegnier 1993). Par conséquent, différentes approches s’affrontent.

Traditionnellement, l’insécurité linguistique fait l’objet de l’étude sociolinguistique. Les sociolinguistes replacent notamment l’insécurité linguistique dans l’ensemble plus vaste des attitudes linguistiques. Ces attitudes véhiculent les jugements de valeurs envers les différentes variétés linguistiques et constituent ainsi le discours épilinguistique. Ces attitudes sont profondément liées à la norme linguistique. Les études sociolinguistiques montrent que la norme est une réalité plurielle qui est régie surtout par des forces sociales. En d’autres termes, c’est la communauté linguistique qui attribue des valeurs extra-linguistiques à la variation linguistique et elle sanctionne ainsi certains emplois langagiers.

Dès lors, cette norme peut engendrer une insécurité linguistique : certains locuteurs se sentent incapables de maîtriser la norme légitime, véhiculée par entre autres l’école et les classes sociales élevées. De ce point de vue, l’insécurité linguistique est engendrée par la variation diastratique. Cette attitude s’explique en fait par le mythe de la « langue une » (Houdebine 1993 : 33) : les locuteurs veulent maîtriser le français, sans pour autant se rendre compte de la variation intrinsèquement liée à cette langue. Ce français, au singulier, est alors situé dans une classe sociale particulière, à savoir la classe sociale supérieure.

Les choses se compliquent davantage quand on élargit le champ d’intérêt et que l’on aborde le phénomène non pas d’un point de vue d’une communauté linguistique restreinte, mais d’un point de vue mondial, celui de la francophonie. A ce moment-là, la variation diatopique entre également en jeu et il s’avère que les variétés des régions francophones périphériques sont souvent sujettes à une dépréciation. La norme ne se situe donc plus dans une classe sociale particulière, mais elle est localisée à un endroit spécifique (la France, ou encore Paris). Si on accepte toutefois l’idée que la norme est avant tout sociale, la notion de norme devient moins rigide car on accepterait plus facilement que la langue soit régie par d’autres critères selon les milieux et selon les circonstances.

Ainsi, dès que l’on aborde l’insécurité linguistique au sein de toute la francophonie, force est de constater qu’il faut également prendre en considération les paramètres d’ordre ethnolinguistique. Un sentiment d’identité culturelle fort peut notamment atténuer le SIL parce que la variation linguistique est alors exploitée pour affirmer l’appartenance à une culture spécifique (tout comme on peut exploiter la variation linguistique pour affirmer l’appartenance à un groupe social particulier).

Quand on aborde le SIL au niveau de la variation diastratique et diatopique, insécurité linguistique égale souvent infériorité linguistique. Celle-ci est due à l’opposition, sur le marché linguistique, entre les variétés dominantes et les variétés dominées. Cependant, il peut y avoir une insécurité linguistique sans infériorité linguistique. Il s’agit alors d’un sentiment d’insécurité formelle (Calvet 1998), portant sur la forme linguistique. Il semble y avoir un taux minimal d’insécurité linguistique auquel aucun locuteur n’est capable d’échapper (Robillard 1996 : 68-69). Cette constatation nous incite à étudier de plus près quels domaines linguistiques sont surtout concernés par cette insécurité linguistique saine (Ledegen 2000 : 129-132).

 

Les résultats de notre enquête

L’analyse des enquêtes montre l’importance de distinguer entre infériorité linguistique et insécurité linguistique. En effet, l’émancipation linguistique au Québec a certainement atténué le sentiment d’infériorité des Québécois par rapport à la France. Quoique le franco-français serve quelquefois de point de référence, les participants que nous avons interrogés montrent une forte volonté de valoriser le modèle du français standard québécois.

Cependant, c’est à ce niveau qu’une nouvelle insécurité linguistique surgit : il s’agit d’une insécurité envers ce français standard québécois. La volonté d’affirmer un modèle québécois témoigne à nouveau du mythe d’une langue unique et unifiée, susceptible de se traduire en termes d’insécurité. Ainsi, l’attitude des témoins envers l’accent québécois, les québécismes et les anglicismes est fort ambiguë. En d’autres termes, les traits spécifiques du français québécois, qui sont surtout repérés sur les plans phonétique et lexical, suscitent parfois encore de l’embarras. Les spécificités du français québécois sont tantôt source d’insécurité, tantôt signe d’acculturation.

Cela explique sans doute pourquoi la majorité écrasante des témoins font preuve d’une (in)sécurité linguistique dynamique : leur insécurité n’est pas une infériorité par rapport au franco-français, mais une insécurité saine qui caractérise toute communauté linguistique. La spécificité des Québécois est alors que leur insécurité saine est caractérisée en plus par une incertitude vis-à-vis de la norme qui est effectivement valorisée au Québec. En d’autres termes, « [O]n peut penser que le malaise s’atténuerait si le discours institutionnel sur la norme prenait davantage en compte ce qu’est effectivement cette norme pour les usagers qu’elle concerne » (Blampain et al. 1999 : 399).

Rappelons encore que le public que nous visons dans notre enquête est limité et très spécifique, de sorte qu’il serait erroné de vouloir généraliser nos résultats à toute la communauté linguistique québécoise. Ainsi, les résultats de notre enquête nous ont permis de retracer des tendances qui sont dignes d’être explorées de façon plus approfondie.

 

Perspectives

Retenons, en guise de conclusion, que notre étude ouvre certaines pistes de recherche qui méritent d’être exploitées davantage à notre avis. Sur le plan théorique, d’abord, nous rejoignons l’opinion d’entre autres Bretegnier (1993 : 914-918) et Moreau (1996 : 111) qui plaident pour une continuation de l’étude théorique du SIL. D’après nous, il serait intéressant et même avantageux de continuer à explorer l’insécurité linguistique de différents points de vue (sociolinguistique, ethnolinguistique et interactionnel, mais aussi intrinsèquement linguistique) afin d’établir une véritable typologie du phénomène. Rappelons qu’il nous a semblé également intéressant d’aborder le SIL au niveau psycholinguistique.

Ensuite, sur le plan méthodologique, il nous semble justifié de continuer les analyses qualitatives de l’insécurité. On pourrait également se demander s’il est possible de développer des moyens heuristiques qui permettent de rassembler des données comparables dans les différentes communautés linguistiques afin de pouvoir les comparer (cf. Moreau 1996 : 109). Ces comparaisons peuvent aborder différentes communautés francophones, mais elles pourraient également passer à une analyse comparative de communautés linguistiques qui parlent une langue différente. Ainsi, il nous semble extrêmement intéressant de comparer les aspects sociolinguistiques de la francophonie au Québec à la situation sociolinguistique du néerlandais en Flandre (cf. Deprez 1981 et Francard 1998).

Sur le plan de la description sociolinguistique du français québécois, finalement, nous retenons surtout deux éléments. En premier lieu, vu l’émancipation linguistique et culturelle des Québécois, il semble que le Québec ne soit plus enclin à souffrir d’une infériorité linguistique vis-à-vis de la France. De ce fait, il importe maintenant d’aborder les aspects sociolinguistiques de la communauté linguistique québécoise in se, sans pour autant faire référence à la France. Une meilleure compréhension des mécanismes sociolinguistiques au Québec pourrait alors éclairer l’émergence de l’imaginaire d’un français québécois standard dans les attitudes linguistiques des Québécois. Par conséquent, il devrait être possible d’étudier l’insécurité linguistique saine des Québécois, sans parler de l’infériorité linguistique dont le Québec a longtemps souffert. En deuxième lieu, il nous semble qu’une étude semblable à la nôtre peut s’enrichir par le biais de nouvelles analyses métalinguistiques. D’abord, de nouvelles recherches peuvent privilégier d’autres populations (non scolaires, plus âgées, provenant d’autres régions du Québec, etc.). En plus, d’autres moyens méthodologiques méritent d’être exploités davantage (analyse d’autres sources épilinguistiques telles que les journaux, de nouvelles enquêtes sociolinguistiques, etc.).

 

Studiegenootschap Canada - Vlaamse Vereniging voor Canadastudies